__Je suis votre plus grand gagne-pain, votre plus grande concurrence, votre plus grand investissement. Ma vie est parfaite et bon nombre me jalouse. J`ai tout à mes pieds tandis que vous n`avez rien pour vous. Ne riez pas trop vite, je gagne à tous les coups. Mon image est fascinante, et qu`ils apparaissent d`une façon positive ou négative, vos ragots me procurent une publicité monstrueuse.
Je pose un pied hors du van. Premier pas. Rien que ce geste anodin affolera toute une troupe de flashs, de cris et de larmes. Dieu sait combien de fois ai-je pu répéter ces actes avec aisance, ne serait-ce qu`aujourd`hui. Grandeur et décadence : j`ai l`impression que le monde entier m`appelle, me sollicite. Elles scandent mon prénom, et si mon regard ose entrechoquer leurs yeux désireux de s`aventurer là où leurs corps dénudés s`exalteraient sous mes caresses, elles vacillent, leurs bouches s`étirant encore un peu et criant de plus belle. Sourire devient un réflexe, la première que j`ai apprise, je présume. Bien sûr, en aucun cas tout cela ne me gêne, mon égo apprécie et mon corps profite. Les appareils photo crépitent sous mon nez, je signe d`une main nonchalante les quelques papiers tendus. L`habitude au grand jour, tel est mon quotidien. Mes trois compères me suivent de près, répétant ni plus ni moins les mêmes actes. Nous sommes un phénomène grandissant, profitant de tout ce tapage, une jeunesse avide de gloire, d`argent, de musique, de tout. De vie, d`envie, d`exaltation, de rock. Une volonté de nous emmener toujours plus loin, savourant nos déboires, nos victoires. Un seul espoir manquait à l`appel, triturant mon esprit de jeune premier. Désiré par toutes, désirant une seule.
Jamais je n`aurais osé penser que cette période aurait été si propice à ce que j`aspirai d`une manière inébranlable. J`étais naïf, jeune, insouciant. Exact, je le suis encore. Glorieux, qui plus est. Le changement nous délecte de bonnes surprises; nous séparent aussi plus vite que nous le croyons. Mon espérance, je l`ai gardé. Saisir ma chance à la minute près, ne rien laisser passer, vivre, profiter, aimer. Je me souviens encore. Au rythme des déclarations fanatiques du moment réapparaissent les souvenirs, les miens, les nôtres, auréole d`une douceur intense.
Ce sont ses mains, parcourant les pages d`un livre français, qui ont attiré mon regard pour la toute première fois. Assis au milieu d`un couloir, âme insouciante et voyageuse,ses longs cheveux bruns cachaient son visage mutin, un sourire étirant discrètement ses lèvres. Ses airs d`intellectuelle fragile, contrastait avec les locaux éclectiques de la maison de disque. Mystère et transparence. Les raison de sa présence ici nous furent parvenues quelques temps après, remarquablement introduites par mon jumeau.
- Qui est cette demoiselle assise là-bas ? avait-il questionné, sourire en coin, au patron de l`établissement lors d`une de nos réunions professionnelles -si j`ose dire-.
Directement, ce dernier s`était empressé de répondre qu`il s`agissait là de la fille d`un des employés, attendant donc sagement son père pour la conduire à la maison. Comme si d`une façon énigmatique, notre conversation avait attiré son regard vers nos gestes et paroles, bien que séparé par une vitre épaisse. Ses yeux bleu lagon empêchaient les miens de se détourner, avides de se noyer en leur intérieur. Son sourire ne délogeait pas son visage exaltant, offrant une sérénité à toute épreuve. Cet individu aux apparences elfiques, apportait la douceur et l`envie de lui sourire à mon tour. Évènement qui se produisit, en surplus d`un sentiment inexprimable. La simplicité m`envahissait, occultant ainsi la superficialité nous entourant. Sans savoir qu`elle habiterait tout mon corps pendant les dix mois suivant cet échange furtif et troublant.
Épargnons les détails mielleux, les évènements heureux. Trop de niaiseries tue l`amour. Il s`en est suivi des battements de cils, des discussions animées, une connaissance évolutive de l`autre, un désir partagé, un rapprochement simultané, des baisés volés, frôlés, cachés. Mes mains replaçant une de ses mèches chocolatées, mon c½ur bondissant au rythme de ses hanches, ses murmures envoûtants, ses yeux ravissants, sa fine taille, entourée bon nombre de fois par mes bras maladroits. Elle était la face caché de mon bonheur, celle dont on redoutait la présence sans qu`on ne le réalise vraiment. Le succès grandissant accordait avec les palpitations amoureuses de mon c½ur. Ses lèvres au goût salé, son parfum fruité, ses petits seins et son ventre ferme, la chute de ses reins, ses fesses, son nez aquilin, son sourire angélique. Je me souviens de tout. Tout ce temps où l`amour ne dérogeait pas à la règle. Ce temps effacé où je ne comptais plus ses caresses, ses attentions à mon égards. Ou j`embrassais chaque parcelle de son corps sans interdiction.
Et puis l`enchaînement fut brutal. La gloire montante, l`hystérie fulgurante et l`ombre de notre désir naissant peu à peu. Caché aux yeux de tous, son existence était dérangée et dérangeante. Sa carrière passait derrière la mienne, dépendante de mon c½ur. L`égalité diminuait, je n`étais maître qu`à moitié de mon statut, cette situation m`échappait ; nous éloignant tous les deux.
- Il est temps que j`aille de l`avant. Je ne suis pas mon ombre ni la tienne : mon indépendance est envieuse, j`ai besoin de m`appartenir.
Ce fut un soir, jambes entrelacées dans des draps blancs, qu`elle me fit part de ses envies. Cette volonté inéluctable de prendre un chemin en solitaire. Et la possessivité liée à une peur sordide de la voir s`en aller, évolua au fil du temps, détruisant la simplicité dans laquelle j`osais m`émerveiller jusque là. Détruisant tout, tout court.
Nos gestes attentionnés ne devinrent plus qu`habitude, robotisés à souhait. Certes, l`amour que je lui portais ne s`amoindrissait pas mais la mécanique de notre relation et la tension liée à cette récente décision eurent vite fait d`ôter ce qui nous était si cher. A moins de renoncer à ce que j`aimais le plus et de lui donner une place adéquate, la séparation devenait solution. Solution déchirante. Cependant, il m`était impossible de renoncer à la musique, et nous ne le savions que de trop. C`est à partir d`ici que les bons souvenirs périssent au détriment de querelles et de la souffrance qu`engendre un c½ur passionné. Elle désirait la seule chose que je n`étais pas capable de lui offrir : la liberté. Et je fût vite fait de me retrouver à me détester pour cela, me renfrognant encore plus dans mon travail.
Tirant mon bras pour m`amener à l`intérieur de l`hôtel, Saki occulte mes pensées et nous nous retrouvons dans un grand hall. Palace luxueux, mais hautain. La magie du quatre étoiles. Sans un regard, une parole, un geste, je me dirige mécaniquement vers l`ascenseur. M`accoster serait peine perdue, mon frère et mes amis le savent dorénavant.
Chambre 165
Etage n° 3
J`enclenche la carte la carte, ouvre la porte et redécouvre le bazar que j`ai laissé quelques heures auparavant. Le lit est froissé, tout comme mon esprit. Certains de mes vêtements gisent au sol de façon habituelle, le rangement n`étant pas mon fort. Au milieu de ces élucubrations, elle se tient assise sur un des couteux fauteuils de la suite. Ses traits sont toujours aussi parfaits bien qu`un peu plus durs. Cela fait deux jours que je ne l`avais pas vu et pourtant j`ai l`impression qu`une éternité s`est écoulée en son absence. C`est un jour fatidique, le deuxième à vrai dire. Double coup, assénant cette fois-ci la sensation irrémédiable que le temps m`est compté.
L`échos aigu des cris extérieurs retentit, brisant la bulle qui se forme à chacune de ses présences. Tout comme avant, nos regards se croisent, se fixent, sans un mot. Tout comme avant, le monde pourrait sombrer dans un dégât apocalyptique que je ne m`en soucierais guère. Mais l`avant n`est plus. Silence et oppression se côtoient durement, créant un malaise approprié et ingérable. Elle se lève, chancelante, et susurre d`une voix fébrile :
- Je t`attendais.
- Et bien maintenant je suis là, lui dis-je avec un fausse aisance.
Mon v½ux premier aurait été que les secondes deviennent des heures, mon second que ce qui allait suivre n`eusse jamais existé. Quelques minutes tout au plus avant l`achèvement, et le mot de la fin.
- Voilà. J`ai ramassé ce que je pouvais et t`ai laissé quelque chose sur la table de nuit.
Elle s`avance, j`agonise. Détournant furtivement le regard, j`aperçois le livre français qu`elle lisait le premier jour, déposé au chevet du lit. Sauve-moi. Comme une impression de déjà vue. Je reviens à ses yeux, les contemplant longuement, décelant une amertume inconnue, autrefois embellie de tendresse. Baissant lentement la tête, elle attrappe ma main droite et embrasse ma paume. C`en est trop. Mon corps devient une vraie bombe à retardement, menaçant d`exploser très prochainement. Tic tac.
Relâchant ma main, elle s`avance vers la porte et entreprend de l`ouvrir. Dernier regard, dernier murmure, dernière chance.
- Prends soin de toi ._________Je t`aime.
Boum.
Ses yeux la trahissent. Je la supplie inconsciemment de rester, mettant mon âme à genoux. En vain. Elle referme la porte de la chambre tout comme celle de notre histoire. Foncer et la rattraper, la couvrir de baisers et de mots d`amour : tel est mon envie. Sentir ses cheveux, faire parcourir mon nez le long de son cou, m`exalter au rythme de ses soupirs. Overdose de désir. Au lieu de ça, je ne bouge pas, reste dos à la porte, à mes souhaits, à mon égoïsme. Je ne ferai rien, laissant mon orgueil disloquer mes ressentiments. Paralysie du corps et du c½ur. Sa liberté l`emmènera où bon lui semblera et je continuerai de vivre chaque seconde sur scène, pensant à ce qui aurait eu lieu si ..
David m`appelle. Dans une heure recommencera tout ce dont pourquoi je suis fait. Faiseur de spectacle, honorant les mots, aimant ma vie, prônant le grand amour. Comme avant. Mais elle ne reviendra pas.
« Je suis votre plus grand gagne-pain, votre plus grande concurrence, votre plus grand investissement ».
Mais non je ne gagne plus à tous les coups. Je m`appelle Bill Kaulitz et je viens de faire la plus grossière erreur de ma vie.A .___